Langage poétique universel

octobre 2nd, 2013
Marc-Antoine K. Phaneuf

Il faut se méfier des poètes et des artistes qui vieillissent. En fait, de la plupart d’entre eux. J’ai vu des spectacles de poésie performée ici et ailleurs, et force est de constater que ce sont habituellement les jeunes qui sont derrière les meilleurs coups.

Ce qui fait la force de Marcel Duchamp, comme des génies suicidés, c’est qu’ils ont arrêté à temps, ils ont cessé toute activité artistique, pour restreindre leur œuvre à un corpus produit dans la fleur de l’âge, à des morceaux de bravoure empreints de vivacité.

Je me méfiais de Bartolomé Ferrando, malgré sa bonhommie. Ma crainte s’est vite effacée, le doyen de VIVA! 2013 a puisé dans le passé pour répandre un vent de fraicheur.

Mettons en lumière deux des pièces que l’artiste a réalisé dans la soirée.

*  *  *

Moteur de son premier morceau, Ferrando accroche à sa barbe des lettres de carton collées sur des épingles à linge, en prenant le temps pour chacune d’émettre le son de la lettre. Parmi les premières, il y a deux V, placées aux commissures des lèvres, comme des crocs de vampire. C’est drôle et on peut se demander vers quoi s’en va-t-il.

Les lettres s’ajoutent et le langage, construit d’onomatopées, se complexifie, chaque lettre évoquée a son ton, son énergie, son attitude à elle, l’accumulation les confronte, les fait dialoguer, jusqu’à ce qu’elles remplissent la barbe de l’artiste et que le langage abstrait connaisse son apogée, jusqu’à ce qu’enfin il se dégage de sa poésie brute et devienne quelque chose que nous connaissons tous, et que personnellement je n’ai pas vu venir : « Viva! Art Action! Viva! Art Action! Viva! Art Action! » Les lettres ont repris leur capacité à se faire comprendre.

Ferrando lance le bal, nous souhaite la bienvenue.

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En conclusion à la soirée, l’artiste présente une performance toute aussi amusante. Placé au cœur du bain, ceint du public, il disperse autour de lui des morceaux de corde de différentes longueurs, lancés avec un certain détachement. Une quarantaine de gestes concrétisés en objets au sol, qui font penser aux stoppages étalon de Marcel Duchamp.

Après la dispersion, Ferrando entreprend de lire ce qu’il a semé autour de lui. Le résultat est éloquent, par son aspect ludique et le charme qu’il génère dans la foule. Narration purement abstraite éclatée, où le lecteur tourne sur lui-même pour suivre l’histoire, qu’il raconte à voix haute. Le langage s’anime au même rythme qu’une main narratrice, qui accentue le récit. Dans ce délire universel, les tons se chevauchent, varient rapidement, créant des dialogues.

Certains extraits, plus graves, ressemblent à du japonais, d’autres plus aigus semblent venir tout droit d’émissions pour enfants, et au final, l’ensemble rappelle l’Ursonate (1922) de Kurt Schwitters.

Ferrando nous raconte une histoire, avant qu’on aille se coucher.

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Malgré ce qu’on peut penser des poètes et des artistes qui vieillissent, il faut admettre qu’ils nous permettent de connecter avec le passé, de revenir à des actes simples, fondamentaux, référant au tout début de la discipline : l’arbitraire empruntée à Duchamp et la verve abstraite de Schwitters cent ans plus tard. Je sais bien que Ferrando n’est pas si vieux, mais je perçois comme une sagesse sa capacité à présenter des choses simples, poétiques, universelles, pour nous rappeler, artistiquement parlant, d’où l’on vient.

3 réponses

  1. Pierre Beaudoin dit :

    Salut Marc-Antoine,
    Je suis étonné du constat assez réducteur de tes propos qui font preuve d’âgisme dans de le premier paragraphe de ton dernier texte.
    D’abord, qu’est-ce qu’un artiste vieillissant? À 54 ans, suis-je de cette tranche? Suis-je une cause perdue? Devrais-je céder ma place aux artistes de la relève, qui selon toi, sont derrière les meilleurs coups?
    Est-ce un discours des artistes de la relève qui ont peur de reconnaître que les « vieux « sont encore utiles à quelque chose et qu’ils ne radotent pas trop?
    Comme tu le dis, Bartolomé est un exemple parfait démontrant que tes idées préconçues à l’égard, disons, des artistes établis, à défaut de vieillissants, ne tiennent pas la route.
    Il ne s’agit pas de juger la qualité d’une oeuvre selon l’âge de l’artiste, mais selon sa valeur artistique, esthétique, politique, sociale ou autre.
    Je suis des gens qui voient beaucoup d’expos dans une année, et j’aurais beaucoup de difficulté à détenir un discours critique basé sur l’âge des artistes.
    Une oeuvre ratée est une oeuvre ratée, peu importe l’âge!
    Voilà, je ne m’éterniserai pas sur le sujet!
    Je suis bien fatigué après avoir rédigé ce mot. Une sieste s’impose…
    Sans rancune,
    Pierre Beaudoin

  2. Cher Pierre,
    Ne t’en fais pas, tes 54 ans ne font pas de toi une cause perdue. Je connais ton acuité, ton réel goût du travail.
    Je suis tout à fait d’accord pour dire que la qualité n’est pas basée sur l’âge de l’artiste. Ce que je n’ai pas développé — faute d’espace et de temps —, c’est la valeur variable de l’apport de ces artistes, leur difficulté à rester connectés à un milieu de l’art (et littéraire) qui se renouvèle constamment, dans le bon comme dans le pire.
    Par ce paragraphe d’intro, je pensais surtout à un type de poète-performeur — je te donnerai des exemples de vive voix, si tu veux — qui débarquent dans des festivals avec leur égo large de même et font de la redite, du remâché de leurs belles années, tout en se montrant moralisateurs face aux artistes de générations plus jeunes.
    Cette intro, c’est aussi une note à moi-même, si maladroite qu’elle puisse résonner pour des artistes un peu plus âgés, note à moi-même pour m’éviter de tomber dans le panneau de la redite. Même vu d’ici, je te le jure, ça me fait peur. Mais bon, évitons la psychanalyse en public.
    Sans rancune, on se revoit dans le bain, yeee-heee!
    K.

  3. Hector dit :

    This does look prmonsiig. I’ll keep coming back for more.

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